Le départ du navire-usine Hilli Episeyo en juillet 2026 prive le Cameroun de son unique capacité opérationnelle de liquéfaction du gaz naturel. Cette rupture expose le pays à une perte annuelle estimée entre 250 et 300 milliards de francs CFA et révèle les insuffisances de la planification énergétique nationale. En effet, malgré l’existence de réserves importantes, le Cameroun ne dispose actuellement ni d’une usine terrestre à Kribi ni d’une nouvelle unité flottante capable de prendre le relais.
Installé au large de Kribi en 2018, le Hilli Episeyo avait permis au Cameroun d’intégrer le cercle restreint des exportateurs africains de gaz naturel liquéfié. Ce navire-usine refroidissait le gaz naturel à très basse température afin de le transformer en liquide, ce qui facilitait son transport par méthaniers vers les marchés internationaux. Dans un contexte où les infrastructures terrestres demeuraient insuffisantes, cette solution flottante constituait donc une réponse rapide et adaptée aux contraintes du pays.
Le dispositif reposait sur un partenariat entre Golar LNG, propriétaire du navire, la Société nationale des hydrocarbures, représentant l’État camerounais, et le groupe Perenco. La capacité de production, initialement fixée à 1,2 million de tonnes par an, avait été portée à 1,4 million de tonnes en 2022. Pendant huit années, cette installation a ainsi contribué à valoriser les ressources gazières offshore et à soutenir les recettes publiques. Les revenus issus du gaz représentaient même près de la moitié des recettes de la SNH, soit environ 250 à 300 milliards de francs CFA par an.
Cependant, l’arrivée à échéance du contrat en juillet 2026 n’a été accompagnée d’aucune solution de remplacement immédiatement disponible. Le départ du navire vers l’Amérique latine entraîne par conséquent l’arrêt de la liquéfaction et, avec lui, la suspension de l’accès direct du Cameroun aux marchés internationaux du gaz naturel liquéfié. La situation est d’autant plus préoccupante que les réserves gazières demeurent présentes sous la mer, mais qu’elles ne peuvent plus être transformées et exportées dans les mêmes conditions.
Cette interruption aura nécessairement des conséquences budgétaires et macroéconomiques. L’État camerounais pourrait perdre entre 250 et 300 milliards de francs CFA de recettes chaque année jusqu’à la mise en service d’une nouvelle capacité de liquéfaction. Or, la loi de finances avait été construite sur l’hypothèse d’une poursuite normale de l’activité gazière, en intégrant environ 250 milliards de francs CFA de recettes attendues. Il existe donc un risque de décalage entre les prévisions budgétaires et les ressources effectivement mobilisables, ce qui pourrait accentuer les tensions sur le financement des dépenses publiques.
Par ailleurs, le ministère des Finances anticipe un recul de 24,6% de l’activité pétrolière et gazière en 2027. Les recettes pétrolières sont, quant à elles, projetées à 425,8 milliards de francs CFA, soit une baisse de 35,6% par rapport à 2026. Ces perspectives traduisent l’importance du choc provoqué par la fin de l’exploitation du Hilli Episeyo. Elles pourraient également réduire la capacité de l’État à financer les infrastructures, à honorer certaines obligations budgétaires et à soutenir les investissements nécessaires à la diversification de l’économie.
Au-delà de la perte immédiate de recettes, cette situation met en évidence une fragilité structurelle. Le Cameroun a dépendu d’une seule infrastructure pour exploiter commercialement son gaz offshore, alors même que le contrat conclu avec Golar LNG était limité à huit ans. Cette concentration a permis de réduire les délais de démarrage du projet, mais elle n’a pas été complétée par la construction d’une capacité permanente ou de secours. Ainsi, l’échéance contractuelle, pourtant prévisible, s’est transformée en rupture brutale de production.
Cette dépendance pose également la question de la cohérence de la politique énergétique. Le gaz naturel peut contribuer à la production d’électricité, à l’approvisionnement des industries et à la réduction de la dépendance aux combustibles plus coûteux ou plus polluants. En l’absence de capacité de liquéfaction, une partie de la ressource pourrait certes être orientée vers le marché intérieur. Toutefois, cette réorientation ne compenserait pas automatiquement les recettes d’exportation perdues et nécessiterait des infrastructures supplémentaires de transport, de traitement et de distribution.
Pour combler ce vide, le Cameroun compte notamment sur le développement du champ gazier transfrontalier de Yoyo-Yolanda, partagé avec la Guinée équatoriale. Les deux pays ont signé, le 3 février 2026, un accord d’unitisation permettant d’envisager l’exploitation commune du gisement comme une seule unité. Les réserves sont estimées à 2 500 milliards de pieds cubes, dont 84% se situeraient du côté camerounais et 16% du côté équato-guinéen.
Ce projet représente une perspective importante pour l’avenir du secteur gazier camerounais. Il pourrait accroître les réserves commercialisables, renforcer la coopération énergétique en Afrique centrale et fournir une base durable à la construction de nouvelles infrastructures. Le schéma envisagé prévoit notamment la mise en place d’une plateforme de développement, tandis que l’investissement global est évalué à environ 4 milliards de dollars. Toutefois, l’accord politique et juridique ne constitue qu’une première étape. Il reste à finaliser les modalités opérationnelles, les études techniques, le financement, les décisions d’investissement et les travaux de production.
En conséquence, Yoyo-Yolanda ne saurait répondre à court terme au manque créé par le départ du Hilli Episeyo. Les projets gaziers offshore exigent généralement plusieurs années avant d’atteindre la production commerciale, en raison de la complexité des études, des investissements et des installations maritimes. Selon les projections disponibles, la relève pourrait intervenir autour de 2028 ou 2029, mais elle repose encore sur des projets qui n’ont pas entièrement franchi les étapes contractuelles et opérationnelles.
Dans l’intervalle, le gouvernement devra donc arbitrer entre plusieurs priorités. Il lui faudra d’abord rechercher une solution transitoire, par exemple à travers la location d’une nouvelle unité flottante ou la négociation d’un dispositif de traitement alternatif. Il devra ensuite accélérer la préparation d’une infrastructure terrestre à Kribi afin de réduire la dépendance à l’égard d’un seul opérateur et d’un seul navire. Enfin, une meilleure programmation des contrats et des investissements sera indispensable pour éviter qu’une échéance connue ne provoque à nouveau une interruption aussi coûteuse.
La crise actuelle ne signifie pas que le Cameroun est dépourvu de ressources gazières. Elle montre plutôt que la possession de réserves ne suffit pas à garantir des recettes publiques. La valorisation du gaz dépend aussi de la disponibilité des installations, de la continuité des contrats, de la qualité de la gouvernance et de la capacité à anticiper le renouvellement des équipements. En l’état, le pays se trouve donc confronté à un paradoxe majeur : disposer d’un potentiel gazier considérable tout en étant incapable, momentanément, de l’exploiter pour l’exportation.
Ainsi, le départ du Hilli Episeyo constitue à la fois un choc budgétaire immédiat et un avertissement stratégique. À court terme, il risque de réduire les recettes de l’État et de peser sur l’activité pétrolière et gazière. À moyen terme, il peut toutefois servir de catalyseur à une politique plus cohérente, fondée sur la diversification des infrastructures, la sécurisation des investissements et l’accélération du projet Yoyo-Yolanda. La principale urgence consiste désormais à transformer cette période de rupture en occasion de renforcer durablement la souveraineté énergétique et la résilience financière du Cameroun.
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