Selon les données du premier trimestre 2026, la production nationale d'électricité du Cameroun a augmenté de 2,8 %, portée notamment par la montée en puissance du barrage de Nachtigal. Avec ses 420 MW de capacité, cet ouvrage fournit désormais près de 30 % de l'électricité injectée dans le réseau interconnecté Sud, ce qui constitue, en théorie, une avancée majeure pour la couverture énergétique du pays.
Pourtant, seulement 68,2 % de l'électricité produite a été effectivement commercialisée sur la même période, ce qui signifie qu'environ un tiers de l'énergie générée n'atteint jamais le consommateur final. Ce paradoxe — une production en hausse conjuguée à la persistance des délestages — révèle que l'augmentation de la capacité de production ne suffit pas, à elle seule, à garantir un approvisionnement fiable des foyers, des commerces et des entreprises.
L'enjeu central que révèle cet écart entre production et commercialisation est celui du transport et de la distribution de l'électricité, distinct de la seule question de la capacité de production. Produire de l'énergie constitue une étape nécessaire, mais non suffisante, dans la mesure où l'acheminement jusqu'au consommateur final repose sur une infrastructure de réseau qui présente aujourd'hui des limites structurelles importantes. Des lignes à haute tension vieillissantes ou saturées, des postes de transformation incapables d'absorber l'ensemble de l'énergie produite et des réseaux de distribution insuffisants dans plusieurs localités constituent autant de goulots d'étranglement identifiés dans le système actuel.
S'y ajoutent des pertes techniques inhérentes au transport de l'électricité sur de longues distances, ainsi que des branchements frauduleux qui prélèvent une partie de l'énergie disponible en dehors de tout circuit commercial, réduisant d'autant le volume effectivement facturé aux consommateurs légaux. L'enjeu dépasse ainsi la seule dimension technique du réseau pour toucher également à la gouvernance de la distribution et au contrôle des raccordements informels.
Un troisième enjeu concerne la rentabilité même des investissements réalisés dans la production. L'augmentation de la capacité installée, à l'image de Nachtigal, mobilise des ressources financières considérables dont le retour économique et social dépend directement de la capacité du réseau à convertir cette énergie supplémentaire en électricité effectivement consommée et facturée.
Le taux de commercialisation de 68,2 % constaté au premier trimestre 2026 traduit une déconnexion croissante entre les efforts consentis en matière de production et la capacité réelle du système à valoriser cette production. L'arrivée de Nachtigal, qui fournit à elle seule près de 30 % de l'électricité du réseau interconnecté Sud, illustre cette tension de façon particulièrement nette : un investissement de grande ampleur dans la production se heurte à un réseau de transport et de distribution qui n'a pas connu de modernisation comparable, ce qui limite mécaniquement les bénéfices attendus de la nouvelle capacité installée.
La combinaison des facteurs identifiés — lignes vieillissantes, postes de transformation saturés, réseaux de distribution insuffisants, pertes techniques et branchements frauduleux — indique que le déficit ne se situe pas à un point unique de la chaîne électrique, mais se répartit sur l'ensemble du parcours entre la centrale de production et le compteur du consommateur final. Cette dispersion des causes explique pourquoi une hausse de la production, aussi significative soit-elle, ne se traduit pas mécaniquement par une réduction équivalente des délestages.
Cette situation invite à reconsidérer la hiérarchie des priorités d'investissement dans le secteur électrique camerounais. Tant que le réseau de transport et de distribution demeure le principal facteur limitant, l'ajout de nouvelles capacités de production, même à travers des ouvrages majeurs comme Nachtigal, produit des rendements décroissants du point de vue de l'utilisateur final. Le véritable défi se déplace ainsi de la production vers la modernisation des infrastructures intermédiaires, seules capables de transformer l'énergie disponible en électricité effectivement livrée.
À défaut d'un effort d'investissement comparable sur le réseau lui-même, les futurs projets de production, aussi ambitieux soient-ils, risquent de reproduire le même schéma observé avec Nachtigal : une capacité installée en hausse qui ne se traduit pas par une amélioration proportionnelle de la fiabilité de l'approvisionnement électrique des ménages et des entreprises.
La trajectoire du secteur électrique camerounais dépendra désormais largement de la capacité des pouvoirs publics à réorienter une partie des investissements vers la réhabilitation des lignes à haute tension, l'extension des postes de transformation et le renforcement des réseaux de distribution dans les localités actuellement sous-équipées. Le suivi de l'évolution du taux de commercialisation de l'électricité, actuellement fixé à 68,2 %, constituera un indicateur pertinent pour mesurer les progrès réalisés sur ce volet au cours des prochains trimestres.
La lutte contre les branchements frauduleux et la réduction des pertes techniques représentent, par ailleurs, un levier complémentaire susceptible d'améliorer le taux de commercialisation sans nécessiter de nouveaux investissements en production. Sans une action combinée sur ces différents leviers, la mise en service de nouvelles capacités de production, aussi importante soit-elle, ne suffira vraisemblablement pas à mettre fin aux délestages qui continuent d'affecter les consommateurs camerounais.
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