L’efficacité gouvernementale à l’épreuve de l’ambition émergente au Cameroun
Domains: Sécurité politique
Regions: Afrique centrale
Nations: Cameroun

D’entrée de jeu, le Cameroun a été placé loin des pays africains où le gouvernement est jugé le plus efficace par le Chandler Good Government Index 2026. Pourtant, le pays affiche depuis des années l’ambition de devenir une économie émergente. Dès lors, cet écart entre l’objectif affiché et le classement obtenu invite à s’interroger sur les raisons pour lesquelles cette ambition peine à se traduire en résultats concrets. À cet égard, contrairement à une lecture rapide et fugace, cet index ne mesure ni la popularité des dirigeants ni la richesse d’un pays. En effet, il évalue les capacités et l’efficacité de 133 gouvernements à travers le monde à partir de 35 indicateurs répartis en sept grands piliers, parmi lesquels le leadership, la solidité des institutions, la gestion des finances publiques, l’attractivité économique et la qualité des services rendus aux citoyens.

Dans cette perspective, dans l’édition 2026, le Cameroun occupe la 115e place mondiale sur 133 pays évalués. Ainsi, il se classe au 22e rang africain, derrière des pays comme l’Île Maurice, le Rwanda, le Botswana, le Maroc ou encore la Côte d’Ivoire, qui affichent de meilleures performances en matière de gouvernance et d’efficacité de l’action publique. Ce positionnement mérite d’autant plus d’être précisé que l’efficacité gouvernementale, telle que mesurée par l’index, ne porte pas sur l’annonce des politiques publiques, mais sur leur mise en œuvre effective. Autrement dit, il s’agit d’apprécier la capacité à construire des infrastructures dans les délais prévus, à offrir des services publics performants, à gérer efficacement les finances de l’État, à attirer les investisseurs et à appliquer concrètement les politiques annoncées.

À cet effet, plusieurs situations récentes illustrent précisément ce type de difficultés dans l’exécution des politiques publiques camerounaises. Ainsi, le quatrième recensement général de la population et de l’habitat a déjà connu plusieurs prolongations successives, tandis que de nombreux projets publics accusent des retards ou nécessitent plusieurs années avant d’être achevés. De ce fait, ces exemples traduisent des défis qui se situent moins au niveau de la conception des politiques publiques qu’au niveau de leur mise en œuvre opérationnelle. Or, cette dimension correspond précisément à celle que cherche à capter le classement du Chandler Good Government Index.

Toutefois, ce constat ne doit pas occulter les atouts réels dont dispose le Cameroun pour transformer son ambition d’économie émergente en trajectoire concrète. En effet, le pays demeure l’une des principales économies d’Afrique centrale, doté de ressources naturelles abondantes, d’une population jeune et d’une position géographique stratégique au cœur de la sous-région. Par conséquent, ces atouts structurels distinguent la situation camerounaise d’un simple déficit de potentiel et la rapprochent davantage d’un problème de transformation de ce potentiel en résultats mesurables à travers l’action publique quotidienne.

Par ailleurs, le rapport 2026 apporte un élément de contexte régional qui mérite d’être souligné. En effet, l’Afrique figure parmi les régions ayant enregistré la plus forte progression de son score global cette année, se classant en deuxième position à cet égard. De plus, environ 71 % des pays africains déjà présents dans l’index ont amélioré leur performance par rapport à 2025. Dès lors, cette dynamique continentale positive place le classement camerounais dans une perspective particulière, puisque la stagnation relative du pays intervient précisément au moment où une majorité de ses voisins africains progresse sur les mêmes critères d’efficacité gouvernementale.

En outre, cette situation invite à considérer que l’écart entre l’ambition d’émergence économique et la place obtenue dans le classement ne relève pas d’un manque de ressources ou de potentiel, mais bien d’une difficulté persistante à transformer les décisions publiques en réalisations effectives. À ce titre, les retards observés dans des opérations d’envergure comme le recensement général, ou encore dans l’achèvement de nombreux projets publics, apparaissent comme les symptômes d’un même défi structurel : celui de la capacité d’exécution de l’État. Or, cette capacité conditionne directement la progression future du Cameroun dans ce type de classement international et, plus largement, sa faculté à concrétiser son ambition d’économie émergente.

En cela, la comparaison avec des pays africains mieux classés comme le Rwanda ou l’Île Maurice apporte un éclairage supplémentaire sur la nature de cet écart. Certes, ces pays ne disposent pas nécessairement de ressources naturelles comparables à celles du Cameroun, ni d’un poids économique régional équivalent. Néanmoins, leur meilleure performance dans l’index suggère que celle-ci tient moins à leur dotation en ressources qu’à la qualité de leurs institutions et à leur capacité effective à mettre en œuvre les politiques publiques annoncées. Ainsi, ce constat renforce l’idée que le décalage camerounais se situe bien du côté de l’exécution plutôt que du côté du potentiel économique ou naturel du pays.

De même, la progression enregistrée par la majorité des pays africains dans cette édition 2026 de l’index mérite d’être interprétée avec prudence. En effet, l’amélioration du score observée chez 71 % des pays africains déjà présents dans le classement peut traduire des réformes institutionnelles engagées ces dernières années dans plusieurs pays du continent, qu’il s’agisse de la digitalisation des services publics, du renforcement des mécanismes de contrôle budgétaire ou de l’amélioration du climat des affaires. Dès lors, le fait que le Cameroun ne figure pas parmi les pays ayant le plus progressé sur ces dimensions invite à examiner de plus près les réformes de gouvernance effectivement engagées au niveau national, au-delà des seuls grands projets d’infrastructure souvent mis en avant dans le discours public sur l’émergence économique.

Plus concrètement, le rythme d’exécution du recensement général de la population, dont les prolongations successives ont retardé la production de données démographiques pourtant essentielles à toute planification publique moderne, illustre bien cette tension entre l’ambition affichée et la capacité opérationnelle de l’administration. En effet, une donnée démographique actualisée conditionne directement la pertinence des politiques de construction d’infrastructures scolaires, sanitaires ou routières. Par conséquent, les retards accumulés sur ce chantier en particulier ont potentiellement des répercussions sur l’efficacité de plusieurs autres politiques publiques dépendant de ces données pour leur calibrage.

En définitive, replacée dans cette perspective, la 115e place mondiale occupée par le Cameroun dans le Chandler Good Government Index 2026 ne doit pas être lue comme un jugement définitif sur les capacités du pays, mais plutôt comme un indicateur ponctuel d’un écart persistant entre la formulation des politiques publiques et leur mise en œuvre effective sur le terrain. En vérité, la trajectoire du pays dans les prochaines éditions de cet index dépendra largement de la capacité de l’administration camerounaise à résorber les retards accumulés sur des chantiers structurants comme le recensement général. Parallèlement, elle dépendra de la capacité du pays à s’inspirer des réformes institutionnelles ayant permis à d’autres États africains de progresser plus nettement sur les mêmes critères d’efficacité gouvernementale. En somme, la véritable épreuve de l’ambition émergente du Cameroun réside moins dans l’affirmation de cette ambition que dans la capacité de l’État à la traduire durablement en résultats concrets, mesurables et perceptibles par les citoyens et les acteurs économiques.

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