Le paradoxe d'une insécurité alimentaire persistante malgré le potentiel agricole
Domains: Sécurité alimentaire
Regions: Afrique centrale
Nations: Cameroun

Selon les dernières données de l'Institut national de la statistique, 15 % de la population camerounaise est exposée à un risque d'insécurité alimentaire aiguë. Or, ce qui rend ce constat particulièrement préoccupant, c'est que le phénomène ne se limite plus aux seules zones directement touchées par les conflits, mais s'étend également à des zones qui en sont pourtant préservées. En mars 2026, environ 4,5 millions de Camerounais vivaient ainsi dans des zones confrontées à une situation d'insécurité alimentaire aiguë de niveau crise ou pire. Parmi eux, 1,8 million se trouvaient dans les zones affectées par les conflits, notamment dans l'Extrême-Nord, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, tandis que 2,6 millions, soit une part plus importante encore, se trouvaient dans des zones non affectées par ces conflits. 

Cette répartition invite donc à revoir la lecture habituelle du phénomène, puisque l'insécurité alimentaire ne peut plus être uniquement rattachée aux dynamiques conflictuelles. Au premier trimestre 2026, la hausse et les fluctuations des prix des denrées alimentaires, ainsi que les conditions climatiques, ont en effet fragilisé la sécurité alimentaire sur l'ensemble du territoire. Pour les ménages, les conséquences sont directes, car lorsque les prix augmentent ou que la production agricole est perturbée, l'accès à une alimentation suffisante devient mécaniquement plus difficile, indépendamment de la présence ou non d'un conflit dans la zone concernée. 

Cette situation n'est par ailleurs pas nouvelle, ce qui suggère une fragilité structurelle plutôt qu'un épisode conjoncturel isolé. En 2022 déjà, une analyse de la sécurité alimentaire au Cameroun faisait état de 2,8 millions de personnes, soit 11 % de la population, en situation d'insécurité alimentaire aiguë. Depuis, la tendance a connu des variations notables au cours du seul premier trimestre 2026, la proportion de population à risque étant passée de 22 % en janvier à 16 % en février, puis à 15 % en mars, pour une moyenne trimestrielle s'établissant à 18 %, soit environ 4,4 millions de personnes. Cette baisse progressive sur trois mois pourrait a priori être interprétée comme un signe d'amélioration, mais elle reste néanmoins supérieure au taux de 11 % enregistré en 2022, ce qui indique que la situation globale demeure plus dégradée qu'il y a quatre ans, malgré cette dynamique récente favorable. 

C'est précisément dans cet écart entre les ressources potentielles du pays et la situation observée que réside le paradoxe camerounais. Le Cameroun dispose en effet d'un important potentiel agricole, et pourtant des millions de personnes peinent encore à accéder à une alimentation suffisante. Dès lors, la question centrale ne consiste plus seulement à savoir si le pays produit assez de denrées alimentaires, mais également à déterminer si les Camerounais disposent des moyens nécessaires pour accéder à cette production. En effet, entre le champ et l'assiette, plusieurs obstacles peuvent faire grimper les prix et limiter l'accès effectif à l'alimentation, qu'il s'agisse des coûts de transport, des pertes post-récolte, des marges appliquées tout au long de la chaîne de distribution, ou encore des chocs climatiques qui viennent perturber ponctuellement la disponibilité des produits sur les marchés locaux. 

Ainsi, tant que ces obstacles persistent entre la production et la consommation effective, une augmentation de la production agricole ne suffira pas, à elle seule, à résoudre durablement le problème. Une hausse de la production sans amélioration parallèle des conditions d'accès au marché, du pouvoir d'achat des ménages ou de la stabilité des prix risquerait en effet de profiter davantage aux circuits d'exportation ou aux acteurs intermédiaires qu'aux ménages les plus vulnérables, ceux-là mêmes qui composent la majorité des 4,5 millions de personnes actuellement en situation de crise alimentaire ou pire. 

Par conséquent, la présence de 2,6 millions de personnes en insécurité alimentaire dans des zones non affectées par les conflits confirme que les leviers économiques, à savoir les prix, les revenus des ménages et l'efficacité des circuits de distribution, jouent désormais un rôle au moins aussi déterminant que les facteurs sécuritaires dans la trajectoire de la sécurité alimentaire nationale. 

Par ailleurs, l'évolution mensuelle observée au premier trimestre 2026, avec une proportion de population à risque passant de 22 % en janvier à 15 % en mars, mérite d'être interprétée avec prudence plutôt que comme un signe univoque d'amélioration durable. En effet, cette baisse coïncide généralement avec l'entrée dans une nouvelle période de récolte, ce qui tend mécaniquement à améliorer la disponibilité locale des denrées et à faire refluer les prix. Autrement dit, cette évolution favorable pourrait davantage refléter un effet saisonnier qu'un renversement structurel de la tendance observée depuis 2022, où le taux d'insécurité alimentaire aiguë est passé de 11 % à une moyenne trimestrielle de 18 % en 2026. 

De plus, le fait que la moyenne du premier trimestre 2026, établie à 18 %, dépasse à la fois le niveau observé en mars de la même année et celui de 2022, illustre une volatilité préoccupante de la situation alimentaire au cours de l'année. Une telle instabilité complique la planification des réponses publiques, puisque les dispositifs d'assistance ou de régulation des prix doivent alors être conçus pour absorber des variations importantes d'un mois à l'autre, plutôt que pour répondre à un niveau de risque stable et prévisible. 

Enfin, cette instabilité renforce l'idée selon laquelle la réponse au phénomène ne peut reposer sur un seul levier d'action. Un accroissement de la production agricole, aussi nécessaire soit-il pour renforcer la disponibilité globale des denrées, ne suffit pas à corriger les déséquilibres observés dans les zones non affectées par les conflits, où l'accès économique à l'alimentation constitue le principal facteur limitant. À l'inverse, une action centrée uniquement sur le soutien au pouvoir d'achat des ménages, sans amélioration parallèle de la disponibilité et de la stabilité de l'offre, resterait également insuffisante face à des chocs climatiques ou logistiques récurrents. 

Traiter durablement cette question suppose donc une approche qui articule à la fois le soutien à la production agricole, l'amélioration des conditions d'accès économique à cette production et le renforcement de la stabilité des circuits de distribution entre les zones excédentaires et les zones déficitaires du pays. Faute d'une telle articulation, le potentiel agricole du Cameroun continuera vraisemblablement de coexister avec une insécurité alimentaire persistante pour une part significative de sa population, y compris dans les régions les plus éloignées des zones de conflit. 

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