Depuis plusieurs mois, la médecine clandestine occupe une place centrale dans l’actualité sanitaire camerounaise, entre fermetures de centres illégaux et interpellations menées par les autorités sanitaires. Pourtant, malgré ces opérations de répression répétées, le phénomène reste loin de disparaître. Dès lors, cette persistance invite à s’interroger sur les raisons pour lesquelles ce réseau continue de prospérer. En effet, la médecine clandestine regroupe au Cameroun plusieurs pratiques exercées en dehors du cadre légal, qu’il s’agisse de centres de santé fonctionnant sans autorisation, de consultations réalisées par des personnes non habilitées ou encore de vente de médicaments en dehors des circuits officiels.
À cet égard, l’ampleur du phénomène ressort clairement des données disponibles. En 2023, 37 centres de santé clandestins ont été fermés dans le seul arrondissement de Yaoundé 1er, pour des irrégularités liées à leur fonctionnement et au non-respect des normes sanitaires. Par ailleurs, une enquête plus large menée par le ministère de la Santé publique avait recensé plus de 2 000 centres de santé privés clandestins sur l’ensemble du territoire national. Ainsi, ce chiffre donne la mesure d’un phénomène structurel plutôt que d’une succession d’incidents isolés.
En premier lieu, plusieurs facteurs expliquent la persistance de ce réseau malgré les campagnes de fermeture. L’accès aux soins demeure d’abord un défi pour une partie de la population camerounaise, le coût des consultations, des examens et des médicaments représentant une charge financière importante. Dans ce contexte, les structures clandestines apparaissent comme une alternative moins coûteuse, souvent plus rapide et perçue comme plus accessible par les patients concernés. À cette dimension financière s’ajoute, par ailleurs, la question de la proximité géographique, le manque de structures sanitaires agréées ou encore les difficultés d’accès à ces établissements dans certaines zones. De ce fait, certains patients se tournent vers des circuits informels, parfois par simple nécessité plutôt que par choix délibéré.
Dès lors, cette demande continue d’entretenir un marché qui reste rentable pour certains acteurs. C’est précisément ce qui explique pourquoi de nouveaux centres clandestins réapparaissent aussi rapidement que d’autres sont fermés par les autorités. En d’autres termes, la répression, aussi nécessaire soit-elle pour faire respecter le cadre légal, ne s’attaque qu’à la partie visible d’un phénomène dont les causes profondes, liées à l’accessibilité financière et géographique des soins, demeurent largement en place après chaque opération de fermeture. Du reste, tant que ces facteurs structurels persistent, les opérations de contrôle risquent de produire des effets essentiellement temporaires.
Toutefois, cette accessibilité apparente des structures clandestines comporte des risques sanitaires réels. Ces centres peuvent fonctionner avec du personnel non qualifié, dans des conditions d’hygiène insuffisantes ou avec des médicaments issus de circuits non contrôlés. Par conséquent, les patients sont exposés à des dangers qui dépassent largement les économies financières réalisées au moment de la consultation. À ce titre, l’affaire Charlotte Meyo, fonctionnaire de 35 ans décédée fin juillet 2026 après être passée par un centre de santé clandestin puis par un vendeur de médicaments, illustre de façon récente et concrète ces risques. En effet, cette affaire rappelle que le recours à ces circuits informels peut avoir des conséquences particulièrement graves, voire mortelles.
La question de la qualité des soins ne se limite toutefois pas au seul secteur clandestin. Même dans le circuit médical reconnu, des mécanismes de contrôle existent pour sanctionner les manquements professionnels. Ainsi, en 2026, l’Ordre des médecins du Cameroun a engagé des procédures disciplinaires ayant conduit à des sanctions contre certains praticiens, pour des manquements graves dans la prise en charge de patients. En ce sens, ce parallèle rappelle que la sécurité des patients camerounais repose à la fois sur la lutte contre les structures illégales et sur le respect effectif des règles éthiques et professionnelles au sein même des établissements autorisés.
De cette manière, la médecine clandestine constitue un paradoxe sanitaire persistant. D’un côté, elle répond à des difficultés réelles d’accès aux soins pour une partie de la population ; de l’autre, elle expose ces mêmes populations à des dangers sanitaires majeurs, parfois mortels, comme l’illustre l’affaire Charlotte Meyo. Ainsi, ce double visage explique pourquoi les campagnes de fermeture, bien qu’elles retirent temporairement certains centres du marché, ne parviennent pas à tarir durablement l’offre clandestine tant que la demande qui l’alimente reste intacte.
Dans cette perspective, le rapprochement entre l’affaire Charlotte Meyo et les sanctions disciplinaires prononcées par l’Ordre des médecins du Cameroun en 2026 met en évidence deux logiques de défaillance distinctes, mais complémentaires. Dans le premier cas, l’absence totale de cadre réglementaire expose directement le patient à un risque non maîtrisé, faute de tout contrôle sur la qualification du personnel, l’hygiène des lieux ou l’origine des médicaments délivrés. Dans le second cas, en revanche, c’est le non-respect des règles existantes au sein même du circuit autorisé qui est en cause. Ainsi, cette comparaison rappelle que la simple existence d’un cadre légal ne garantit pas, à elle seule, la sécurité effective des patients si son application n’est pas rigoureusement assurée.
Par ailleurs, le chiffre de plus de 2 000 centres de santé privés clandestins recensés sur l’ensemble du territoire donne une indication de l’échelle à laquelle ce phénomène doit être appréhendé. En comparaison, rapporté aux 37 fermetures enregistrées dans le seul arrondissement de Yaoundé 1er en 2023, cet écart suggère que les opérations de contrôle, aussi nécessaires soient-elles, ne couvrent qu’une fraction limitée du réseau existant à l’échelle nationale. De ce fait, de nouveaux centres peuvent réapparaître aussi rapidement que d’autres sont fermés, ce qui contribue à maintenir le phénomène dans une forme de renouvellement permanent.
De cette manière, réduire durablement ce phénomène suppose une action qui dépasse la seule répression des structures illégales. En effet, il apparaît nécessaire d’agir simultanément sur les causes qui alimentent leur demande, notamment à travers le renforcement de l’offre de soins légale dans les zones les moins bien couvertes, l’amélioration de l’accessibilité financière des consultations et des médicaments, ainsi qu’un contrôle plus strict du circuit de distribution pharmaceutique. En outre, le renforcement des mécanismes de contrôle et de sanction au sein même du secteur médical autorisé demeure indispensable afin de garantir l’effectivité des normes professionnelles.
En somme, une telle approche combinée permettrait de traiter à la fois la cause structurelle du phénomène, liée à l’accès aux soins, et sa conséquence la plus visible, à savoir la prolifération de structures échappant à tout contrôle sanitaire. La lutte contre la médecine clandestine ne peut donc être durablement efficace que si la répression s’accompagne d’une amélioration réelle de l’accessibilité, de la qualité et de la sécurité de l’offre médicale légale. À défaut, les fermetures successives risquent de ne faire que déplacer le problème, sans véritablement en réduire les causes profondes.
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