La reprise camerounaise de SOSUCAM
Domains: Sécurité alimentaire
Regions: Afrique centrale
Nations: Cameroun

L’accord conclu entre le groupe français SOMDIAA et un consortium d’investisseurs camerounais ouvre une nouvelle étape pour la Société sucrière du Cameroun (SOSUCAM). L’opération prévoit la cession de la participation majoritaire de SOMDIAA, qui détient 82% du capital, ainsi qu’un programme d’investissement pluriannuel de 210 millions d’euros, soit environ 138 milliards de francs CFA. Toutefois, cette transaction demeure soumise à plusieurs conditions suspensives et ne peut donc pas encore être considérée comme définitivement réalisée.
La perspective d’un changement d’actionnariat revêt une importance particulière pour une entreprise qui occupe une position centrale dans l’agro-industrie camerounaise. SOSUCAM exploite principalement les sites de Mbandjock et de Nkoteng et constitue le principal producteur national de sucre. Le consortium appelé à reprendre la participation de SOMDIAA réunit plusieurs acteurs camerounais du monde des affaires, parmi lesquels Joseph Pagop Noupoué, Henriette Ntoumgbwang et William Nkontchou. Cette opération marque ainsi une évolution de la structure de propriété d’un actif stratégique, jusque-là placé sous le contrôle majoritaire d’un groupe étranger. 
Cependant, l’intérêt de cette reprise ne réside pas seulement dans la nationalité des nouveaux investisseurs. Il dépendra surtout de leur capacité à redresser durablement la production, à améliorer la gestion de l’entreprise et à réduire le déficit structurel du marché sucrier. En effet, le Cameroun reste fortement dépendant des importations malgré la présence de SOSUCAM. En 2025, le pays a importé 208 443 tonnes de sucre raffiné, pour une facture estimée à 69,3 milliards de francs CFA.
Cette situation s’explique par un déséquilibre persistant entre l’offre et la demande. La consommation nationale est évaluée à environ 300 000 tonnes par an, alors que la production locale se situe entre 120 000 et 160 000 tonnes. Le déficit annuel peut donc atteindre plusieurs dizaines de milliers de tonnes, ce qui oblige l’État à autoriser des importations afin d’éviter les pénuries et de stabiliser l’approvisionnement du marché. Par conséquent, la reprise de SOSUCAM intervient dans un secteur où la question de la souveraineté alimentaire se pose avec une particulière acuité.
Dans cette perspective, le programme d’investissement annoncé représente une occasion de renforcer la capacité de production nationale. Les fonds prévus doivent notamment servir à moderniser l’outil industriel et à accroître les capacités agricoles de l’entreprise. L’extension de l’irrigation des plantations constitue également une priorité, car la performance de la filière dépend autant de la disponibilité de la canne à sucre que de l’efficacité des équipements de transformation.
La modernisation des installations pourrait permettre d’améliorer les rendements, de réduire les interruptions de production et de limiter les pertes au cours des différentes étapes de la transformation. De même, une meilleure irrigation contribuerait à réduire la vulnérabilité des plantations face aux variations climatiques. Dans un contexte marqué par l’irrégularité des pluies et la dégradation progressive de certaines infrastructures agricoles, cet investissement serait indispensable pour sécuriser l’approvisionnement des usines en matières premières.
Toutefois, le changement de propriétaire ne garantit pas automatiquement le redressement de l’entreprise. Une injection financière importante peut produire des résultats limités si elle n’est pas accompagnée d’une gouvernance rigoureuse, d’objectifs mesurables et d’un suivi régulier des dépenses. Il faudra donc distinguer les investissements consacrés à la modernisation productive de ceux destinés uniquement à la restructuration financière ou au fonctionnement courant. Pour réduire durablement les importations, les ressources devront prioritairement être orientées vers l’augmentation effective des volumes produits et l’amélioration de la productivité.
L’enjeu est également commercial. Une hausse de la production locale ne suffira pas si le sucre camerounais demeure plus cher ou moins disponible que le sucre importé. Les nouveaux dirigeants devront donc travailler sur les coûts de production, la qualité, le stockage, le transport et la distribution. La compétitivité de SOSUCAM dépendra aussi de la capacité à établir une relation équilibrée avec les grossistes, les industriels et les consommateurs, afin d’éviter que les éventuels gains de productivité ne soient absorbés par les coûts intermédiaires.
Par ailleurs, la reprise pourrait avoir des effets positifs sur l’emploi et l’activité économique dans les zones de Mbandjock et de Nkoteng. SOSUCAM fait vivre directement et indirectement des milliers de personnes à travers les emplois agricoles, industriels, administratifs, logistiques et commerciaux. Autour des sites de production se développent également des activités de transport, de maintenance, de fourniture d’intrants, de commerce et de services. Une relance de la production permettrait donc de préserver les emplois existants et, éventuellement, d’en créer de nouveaux.
À l’inverse, une mauvaise transition pourrait fragiliser les travailleurs et les communautés dépendantes de l’entreprise. Les périodes de changement d’actionnariat sont souvent accompagnées de réorganisations, de redéfinition des contrats et de révisions des coûts. Il serait donc nécessaire d’associer les salariés et leurs représentants au processus de transformation, tout en garantissant la continuité de l’activité. La réussite du projet ne devrait pas être mesurée uniquement par les volumes produits, mais également par la stabilité sociale et la qualité des emplois maintenus.
La dimension institutionnelle de l’opération mérite aussi une attention particulière. L’État camerounais a mis en place un comité chargé d’examiner les différents aspects de la transaction, dont le processus pourrait s’étendre sur plusieurs mois. Cette supervision est importante, puisque SOSUCAM intervient dans un secteur stratégique pour la sécurité alimentaire et l’économie nationale. Elle doit toutefois rester compatible avec les exigences de transparence, de concurrence et de protection des intérêts de l’entreprise.
En outre, l’État devra clarifier sa propre stratégie à l’égard de la filière sucrière. Il ne peut pas exiger simultanément une production locale plus élevée, des prix accessibles pour les consommateurs et une rentabilité suffisante pour l’entreprise sans agir sur l’environnement économique. Les politiques d’importation, la fiscalité, l’accès au crédit, les infrastructures routières et l’énergie influencent directement les résultats de SOSUCAM. Ainsi, le succès de la reprise dépendra aussi de la cohérence des mesures publiques qui accompagneront l’investissement privé.
L’opération soulève enfin une question plus large concernant la souveraineté économique. Le transfert d’un actif stratégique à des investisseurs camerounais peut favoriser la constitution d’un capital national et renforcer la maîtrise locale des décisions. Néanmoins, cette ambition ne pourra être crédible que si le consortium dispose effectivement des capacités financières, techniques et managériales nécessaires. La nationalité des actionnaires constitue un élément politique important, mais elle ne remplace ni l’expertise industrielle ni la discipline de gestion.
En définitive, la reprise annoncée de SOSUCAM offre au Cameroun une possibilité réelle de renforcer sa production sucrière, de réduire sa facture d’importation et de soutenir l’emploi dans les régions concernées. Le programme de près de 138 milliards de francs CFA fournit une base financière significative pour moderniser les usines, étendre l’irrigation et accroître les capacités agricoles. Cependant, les résultats dépendront de la concrétisation effective de la transaction, de la qualité de la gouvernance et de l’utilisation productive des investissements.
La priorité ne devrait donc pas être le simple changement d’actionnaires, mais la construction d’une filière plus productive, plus compétitive et mieux intégrée. Si les nouveaux investisseurs parviennent à augmenter les rendements, à sécuriser l’approvisionnement des plantations et à améliorer la distribution, SOSUCAM pourrait contribuer davantage à l’autosuffisance sucrière du Cameroun. Dans le cas contraire, le pays risquerait de conserver le même déficit, malgré une nouvelle configuration du capital.

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